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On peut légitimement s'interroger sur le degré d'indépendance des nouveaux administrateurs du numéro un français de la grande distribution.

On peut légitimement s'interroger sur le degré d'indépendance des nouveaux administrateurs du numéro un français de la grande distribution.

Distribution

PAR YVES DE KERDREL | JDF HEBDO | 07.06.2008 | Mise à jour : 12H04

Les nouveaux actionnaires de Carrefour ont rendu publique la composition du nouveau conseil de Carrefour, qui fait la part belle aux proches de Bernard Arnault.

Ça ne rigole pas chez Carrefour. Face à un cours de Bourse qui n'a cessé de diminuer depuis que la société Blue Capital (qui réunit le groupe Arnault et le fonds Colony Capital) a acquis sur la base de 50 euros un ticket de 10,7 % au capital du numéro un français de la distribution, une reprise en main s'amorce. En attendant d'en savoir plus sur la stratégie de reconquête des parts de marché et d'amélioration de la rentabilité, les nouveaux actionnaires de référence (voire de contrôle depuis que la famille Halley a pris la poudre d'escampette) ont mis en place une nouvelle gouvernance. Avec à la fois la suppression du mode de gestion dual (directoire et conseil de surveillance) au profit d'une structure plus classique de conseil d'administration, les pouvoirs opérationnels restant toutefois aux mains de José Luis Duran, et la cooptation de nouveaux administrateurs qualifiés d'indépendants.
Il s'agit toutefois d'une indépendance assez relative. Prenons le cas d'Amaury Daniel de Sèze, par exemple, qui est désormais le nouveau président du conseil d'administration de Carrefour. Cette forte personnalité de l'establishment parisien, qui conseille les plus grands industriels français, a fait une partie de sa carrière chez Paribas où il a noué des liens très étroits avec Albert Frère. Il est notamment administrateur du Groupe Bruxelles-Lambert, le navire amiral du groupe contrôlé par Albert Frère et le canadien Paul Desmarais. Mais ce que les nouveaux actionnaires de Carrefour ont omis de rappeler, c'est qu'Albert Frère, qui est très proche de Bernard Arnault, a aussi avec son groupe des liens capitalistiques très étroits. Deux de ses holdings les plus discrètes, non cotées, Gesecalux et Belholding Belgium, détiennent 18,1 % de Groupe Arnault, la holding faîtière de l'homme le plus riche de France. Sachant que cette holding a investi 1,9 milliard d'euros chez Carrefour, cela signifie que, par transitivité, Albert Frère y dispose d'un intérêt de 350 millions d'euros. Difficile dans ces conditions de dire qu'Amaury de Sèze, dont les qualités de stratège et de financier sont indiscutables, sera « indépendant ».
Idem pour Thierry Breton. L'ancien ministre de l'Economie est, comme chacun le sait, une forte personnalité. Mais nul n'ignore la proximité de ses liens avec Bernard Arnault, qui l'a accueilli à Saint-Tropez en août 2007. Surtout, celui qui est désormais professeur de « grammaire des affaires » à Harvard est aussi senior advisor de Rothschild. Or, qui était le président du conseil des commanditaires de la Banque Rothschild il y a quelques semaines encore sinon Nicolas Bazire, directeur général de Groupe Arnault, et à ce titre administrateur de Carrefour ?
Enfin, s'agissant de Jean-Laurent Bonnafé, qui est l'une des étoiles montantes du groupe BNP Paribas et qui a été le maître d'oeuvre de la prise de contrôle de la banque italienne BNL, il ne pourra pas faire abstraction du fait que son employeur est un actionnaire à 14,8 % de Pargesa, l'une des principales holdings du groupe Frère-Desmarais.
L'indépendance est, comme on le voit, une notion très relative. Et tel qu'il a été redessiné, le conseil d'administration de Carrefour, qui comptera douze membres, en aura au moins six liés directement ou indirectement à Bernard Arnault. Ce qui signifie clairement qu'avec une part de 10,7 % au capital de Carrefour, financée pour moitié environ par endettement, le tycoon français a obtenu le changement de majorité au sein du conseil, et donc un changement de contrôle.
Quand on se souvient des cris d'orfraie qui ont accompagné l'arrivée de Vincent Bolloré au conseil d'Havas, alors que celui-ci détenait près d'un tiers du capital, on se rend compte aujourd'hui à quel point l'industriel breton n'était finalement qu'un « enfant de choeur » en matière de prise de contrôle rampante.
Aucune réaction de la part des autorités boursières
A défaut d'une OPA en bonne et due forme, qu'aurait justifiée un changement de contrôle de Carrefour, les actionnaires peuvent toujours espérer que ce conseil de choc mette en oeuvre une nouvelle stratégie qui permette à Carrefour de recréér autant de valeur que Jean-Charles Naouri a su le faire chez Casino.
Il n'en reste pas moins que la manière dont le plus grand épicier français a changé de contrôle sans prime, et sans le moindre étonnement des autorités boursières, crée un climat de suspicion pour l'ensemble de la place de Paris. Claude Bébéar, qui, lors des affaires Vivendi, Havas, ou récemment Atos, n'a pas manqué d'intervenir pour défendre le sérieux des règles de gouvernance françaises, bénéficie avec Carrefour d'un cas d'école exemplaire... de ce que l'on ne devrait plus jamais voir faire.

NOTRE CONSEIL
Acheter Carrefour dans une optique spéculative
pour viser 68 euros (code : CA, Comp. A, SRD). Comme nous l'anticipions, Blue Capital se donne les moyens pour parvenir à ses fins. Des avancées majeures devraient rapidement se concrétiser.

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