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Promesses d'amusants cas d'école et de conflits d'intérêts

JDF HEBDO | 19.07.2008 | Mise à jour : 19H48
C'est un véritable marathon qui vient de s'achever cette semaine, avec le vote quasi unanime (malgré quelques mécontents) des actionnaires concernés en faveur de la fusion de GDF et Suez. Pensez donc ! Près de deux ans et demi pour accoucher dans la douleur d'un nouveau géant de l'énergie... Aucun autre projet de fusion n'aurait résisté à un tel délai entre son annonce et sa finalisation. D'autant que ce marathon tient également du film à suspense, avec moult mystères et rebondissements à la clé : flou artistique sur la nature même du projet (sauvetage en catastrophe de Suez menacé par Enel ou remède programmé de longue date à l'isolement stratégique de GDF ?), contestations du comité d'entreprise de GDF, grand écart prolongé entre les cours de Bourse des deux sociétés et la parité de fusion retenue, immixtion présidentielle ; et pour finir, couleuvres avalées (notamment par Gérard Mestrallet, le patron de Suez, qui a dû se résoudre à se séparer de sa branche environnement)...
Génie français
Bref, cette opération s'est révélée comme l'expression paroxystique du génie français en matière de Meccano industriel déployé sous l'ombre tutélaire de Colbert. Avec le maintien d'une sérieuse ambiguïté : avons-nous assisté à la nationalisation de Suez ou à la privatisation de GDF ? A vrai dire, si le raisonnement théorique échoue à démêler cette énigme, la pratique s'en chargera tôt ou tard. Il y a toutefois quelques indices. Par exemple, l'Etat français est bel et bien, en tant que premier actionnaire de la nouvelle entité, le principal bénéficiaire du dividende exceptionnel que versera GDF Suez, ce qui lui permettra de faire entrer dans ses caisses quelque 600 millions d'euros. Sans parler du fait que le nouveau groupe n'a pas la maîtrise de ses tarifs gaziers, toujours régulés - une contrainte qui ne satisfait ni ses actionnaires, bien sûr, ni ses usagers-clients, puisque ces derniers continuent tout de même de voir leur facture augmenter, flambée du pétrole oblige... Quand personne n'est content, sauf l'Etat et quelques grands actionnaires, voilà bien une expression du génie français cité plus haut.
Mais pour anecdotique que soit le débat autour de la « privatisation-nationalisation », la question de l'actionnariat n'en est pas moins d'importance, car elle promet d'amusants cas d'école. Ainsi, il n'aura échappé à personne que la création de GDF Suez va transformer le monopole d'EDF, jusqu'à présent si peu menacé malgré la libéralisation du marché, en duopole. Les deux groupes sont donc désormais censés se concurrencer, même si un duopole n'apparaît pas a priori comme la panacée pour susciter une concurrence exacerbée - elle a déjà du mal à s'exercer sur le marché de la téléphonie mobile avec trois opérateurs, alors imaginez avec seulement deux... Voilà donc deux nouveaux concurrents, avec pourtant un seul et même actionnaire de référence : l'Etat français. Ce qui est tout de même bien pratique pour ledit actionnaire, qui gagnera de la main gauche ce qu'il perdra de la main droite, et vice et versa. Mais quand on pense que Vincent Bolloré voit régulièrement retoquées pour conflit d'intérêts ses incessantes requêtes pour se faire représenter au conseil d'administration du publicitaire britannique Aegis, sous le prétexte qu'il est le premier actionnaire (et dirigeant de fait) de son concurrent français Havas, on ne peut s'empêcher d'esquisser un léger sourire...
Le premier conflit d'intérêts de l'Etat avec lui-même sur le marché de l'électricité ne tardera sans doute pas à poindre le bout de son nez, peut-être avec l'attribution prochaine du contrat de construction et d'exploitation du second EPR français. A qui l'Etat accordera-t-il ce contrat, sachant qu'EDF et GDF Suez sont tous deux des entreprises de grande qualité offrant, nul n'en doute, les plus sérieuses garanties en matière d'excellence opérationnelle et de sécurité ? A EDF, dont il détient 85 %, ou à GDF Suez, dont il ne détiendra que 35 % ? Intéressante question...
C'est en tout cas à une autre question tout aussi passionnante qu'EADS, par l'intermédiaire de sa filiale Airbus, semble avoir définitivement répondu : les entreprises européennes exportatrices sont-elles réellement pénalisées par la force de l'euro et, corollaire obligé, par la faiblesse du dollar ? Non, a répondu Airbus, et de manière flamboyante. L'avionneur a en effet engrangé les commandes à l'occasion du salon aéronautique de Farnborough, en Grande-Bretagne, au point d'avoir récolté la deuxième plus grosse moisson de contrats de son histoire jamais enregistrée au cours de cette manifestation. Avec des promesses d'achats d'une valeur cumulée de 40,5 milliards de dollars, le constructeur européen s'est même offert le luxe d'écraser nettement son concurrent américain Boeing, qui n'a réalisé qu'un score de 25 milliards, et même d'à peine 15 milliards si l'on fait abstraction des commandes déjà passées mais restées anonymes.
Angélisme
De quoi prouver définitivement que proposer de bons produits (les meilleurs ?) permet de conserver, voire de renforcer ce que le jargon anglo-saxon désigne par le doux vocable de pricing power, et de se libérer de contingences telles que le cours de la monnaie dans laquelle on libelle les prix. Comment, sans cela, expliquer que l'Allemagne se maintienne contre vents et marées au premier rang des exportateurs mondiaux, malgré la force de l'euro et un coût du travail sans commune mesure avec celui des pays émergents ?
Il est permis toutefois de tempérer l'angélisme qui baignait le précédent paragraphe en se demandant si Airbus n'aurait pas, pour afficher le succès d'aujourd'hui, quelque peu sacrifié les marges de demain. Une question que ne semblent pas se poser pour l'heure les investisseurs, au regard de la performance boursière d'EADS au cours de la semaine écoulée, alors que les connaisseurs du secteur rivalisent pourtant de pessimisme concernant les clients du constructeur aéronautique, à savoir les compagnies aériennes. Mais l'avenir se chargera bien assez tôt d'y répondre...
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