«Trois pays émergents
plus développés que la Grèce»
Michaël Tricot est gérant du fonds Actions Emergents chez Crédit agricole asset management. Il analyse les opportunités d’investissement dans les pays émergents.
Lefigaro.fr – Quels secteurs jouez-vous dans les pays émergents ?
Michaël Tricot – L’énergie et les télécoms constituent des secteurs défensifs, ce que nous apprécions dans le contexte global actuel. Parmi les premières lignes de notre portefeuille se trouvent la société pétrolière brésilienne Petrobras et son homologue russe Lukoil, l’opérateur de téléphonie China Mobile et le gazier russe Gazprom.Le développement de la consommation domestique de ces pays est un thème intéressant à jouer mais, comme les banques, les sociétés de la distribution sont actuellement menacées par les tensions inflationnistes. Les matières premières qu’elles transforment valent cher, et ces entreprises ne sont pas toujours capables de répercuter la hausse de leurs coûts de production dans leurs prix de vente. Leurs marges devraient donc en pâtir. Concernant l’industrie, beaucoup de sociétés du secteur souffrent de la hausse des salaires qui s’observe en Inde, en Chine, au Brésil ou encore en Russie. Les industriels font aussi face à la flambée du prix de l’acier, qui est une matière première clé dans leur secteur. Globalement, nous adoptons une approche prudente, avec une préférence pour les secteurs peu valorisés. Nous n’avons aucun biais par secteur, par pays ni par style de gestion, ce qui nous permet de nous adapter en fonction des opportunités.
Quels sont les pays émergents qui retiennent votre attention ?
Nous pratiquons une gestion benchmarkée active, nous respectons donc dans une certaine mesure la composition de l’indice MSCI Emerging Markets. Par rapport à cet indice, nous sommes surpondérés sur la Russie et le Brésil. Nous sommes neutres sur la Chine. Les valeurs indiennes restent chères, donc nous sommes sous-pondérés sur ce pays. Enfin, nous sommes également positifs sur la Malaisie, l’Indonésie et la Thaïlande.
Quelles sont les spécificités de ces pays d’Asie du sud-est ?
Ces trois pays asiatiques profitent de la hausse des cours des matières premières agricoles. La Malaisie produit de l’huile de palme et la Thaïlande est le premier exportateur mondial de riz. L’économie thaïe retrouve de la vigueur après trois ans de marasme. L’Indonésie produit également beaucoup de céréales. Ce pays offre aussi des opportunités pour miser sur les producteurs d’énergie, grâce à l’abandon des subventions sur le pétrole. Les prêts immobiliers devraient aussi se développer, entre 20% et 30% par an. L’Indonésie n’a en effet pas connu de boom immobilier depuis vingt ans. Par ailleurs, ces trois pays du sud-est asiatique affichent tous des balances des paiements positives et des taux d’intérêts qui progressent faiblement.
Quelle est l’importance de la balance courante d’un pays pour un investisseur ?
Le solde des flux monétaires résultants du commerce d’un pays est un des critères que nous observons. Nous sommes négatifs actuellement sur l’Afrique du sud, l’Europe de l’Est et la Turquie à cause du déficit de leurs balances courantes. Avec une incertitude concernant la solvabilité de ces pays, et leur manque de liquidités, ils pourraient avoir des difficultés à se refinancer. Dès lors, ils pourraient décider d’une hausse des taux, ce qui n’est pas favorable au marché actions de ces pays.
De plus en plus d’investisseurs cherchent à miser sur l’Afrique pour prendre position sur de nouvelles opportunités de placement, en vue d’un décollage des économies africaines. Que pensez-vous de cette tendance ?
Les défenseurs de cette thèse estiment que c’est désormais au tour de l’Afrique de se développer, après l’Asie qui a commencé à émerger il y a vingt ans, et le Brésil il y a environ cinq ans. Je ne vois aucun signal en ce sens. Il y a huit ans, nous étions investis dans quelques actions du Zimbabwe et dans un titre du Kenya. Ces positions ont été liquidées. L’Afrique reste très marginale dans la finance mondiale. Où pourrions-nous investir ? Au Togo ? Au Nigéria ? C’est impossible compte-tenu de l’incertitude politique qui rège dans ces pays. Je déconseille donc aux investisseurs qui commencent à miser sur les bourses étrangères de débuter par des placements en Afrique.
Certains pays émergents pourraient-ils rallier le club des économies matures ?
Trois pays pourraient en effet changer de catégorie, mais il n’existe aucun critère officiel. Le principal critère de détermination du niveau de développement économique d’un pays est le produit national brut par habitant. A partir de 10 000 à 13 000 dollars de PNB annuel, un pays est considéré comme développé. La Corée du sud, Taïwan et Israël sont dans cette situation, depuis des années. Du point de vue de ce critère, ils devancent la Grèce et le Portugal. Leur reconnaissance et leur changement de statut sont freinés par leur instabilité politique. La Corée du sud, qui est le pays le plus représenté au sein de l’indice MSCI Emergents, est le pays qui a le plus de chance de changer de catégorie. En revanche, Taïwan est le candidat qui a le moins de probabilité de succès. Le MSCI rechigne à l’intégrer au clan des économies industrialisées, par peur de froisser la Chine. Cette promotion reviendrait en effet à considérer Taïwan comme un état indépendant.













