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Les gérants définissent leurs allocations d'actifs pour l'après-crise

Les Etats-Unis devraient être le premier pays à sortir du marasme, mais l'Europe pourrait rebondir davantage lors du prochain cycle
TABLE RONDE ANIMÉE PAR MARIE-CHRISTINE SONKIN ET JOËL ANTOINE | JDF HEBDO | 28.06.2008 | Mise à jour : 19H46
La crise n'est pas terminée mais les gérants sont déjà prêts à renforcer leurs allocations d'actifs sur les pays prêts à rebondir, Etats-Unis en tête.
LE JOURNAL DES FINANCES. Quelles sont les places qui sont prêtes à rebondir ?
MATHIEU PIVOVARD : Aucune place n'est prête aujourd'hui à rebondir fortement. En revanche, si on se projette à long terme, les Bourses les mieux positionnées pour reprendre une tendance haussière sont celles de la zone euro car elles ont été très affectées par la crise financière alors qu'elles étaient plutôt protégées de la crise immobilière aux Etats-Unis. La correction boursière a été la plus forte en Europe, qui a perdu 18 % depuis le début de l'année, alors que les Bourses américaines ont reculé de seulement 10 %. Depuis le début de la crise, la zone euro sous-performe de l'ordre de 10 % par rapport aux Etats-Unis, au Japon et aux marchés émergents.
XAVIER DELAYE : Je partage ce point de vue mais le rebond viendra d'abord des Etats-Unis, pour s'étendre et s'amplifier en Europe. Les Etats-Unis donnent toujours le ton, que ce soit à la baisse ou à la hausse. Les arbitrages commencent déjà. Nous nous montrons prudents sur le Japon, dont l'économie dépend davantage des exportations vers les pays émergents que de la consommation interne, car sa population vieillit beaucoup. En revanche, le yen a un potentiel de rebond important.
DIDIER BOUVIGNIES : Les marchés rebondissent plus fortement lorsque la crise financière n'entraîne pas de conséquences sur l'économie réelle, comme en 1987 ou en 1998. Alors qu'en 2000 nous avions une crise due au surinvestissement des entreprises, nous sommes aujourd'hui dans un environnement où l'économie réelle sera affectée par l'affaiblissement de la demande des ménages.
Les bénéfices risquent d'être affectés si bien que nous nous attendons davantage à des rebonds de courte durée qu'à la reprise de tendance haussière.
N'ayant pas de fonds de pension, l'Europe manque d'acheteurs naturels alors que les Américains ont acquis en 2007 l'équivalent de 80 milliards de dollars d'actions européennes. Or, quand la tendance se dégrade, ces investisseurs rapatrient leurs capitaux, si bien que le flux est défavorable et la volatilité plus élevée. La politique économique et monétaire est très accommodante aux Etats-Unis, ce qui n'est pas le cas en Europe. En outre, compte tenu de la faiblesse du dollar contre l'euro, quand un investisseur français achète des actions américaines, il bénéficie de niveaux équivalents à juin 2003, période où le CAC 40 était proche des 3.000 points. Les trois variables importantes que sont le change, les taux d'intérêt et le budget permettront aux Etats-Unis de redémarrer les premiers.
J'accorderai une mention au Japon, qui est le meilleur marché depuis le début de l'année. L'avantage de ce pays vient de sa monnaie, qui est dépréciée, sa valeur théorique est nettement au-dessus de son niveau actuel et les actifs sont relativement bon marché. Il est peu probable que cette zone s'en sorte moins bien. Les marchés américains et japonais ont donc des attraits différents à ne pas négliger.
MATHIEU PIVOVARD : Oui, le Japon est attrayant. Les perspectives économiques restent relativement intéressantes, avec une croissance au-dessus des potentiels, contrairement aux Etats-Unis et à l'Europe. Bien que notre attente sur le Japon ne soit pas très forte, nous estimons qu'il peut servir de refuge pendant cette fin de crise financière. D'autant que la plupart des sociétés financières japonaises n'ont pas été affectées par la crise des subprimes.
JEAN-MARIE MERCADAL : Bien que la crise des subprimes soit venue des Etats-Unis, la Bourse américaine se tient mieux que les autres places. Dans la première partie de la crise, les marchés étaient assez bien corrélés, mais, depuis quelques mois, nous constatons de fortes divergences. Le rebond devrait venir une fois de plus des Etats-Unis. Au deuxième stade de la crise, la consommation américaine devient préoccupante. Nous avons le sentiment que les banques centrales vont finir par s'entendre et que la Fed va changer de politique monétaire. Elle va relever ses taux directeurs, ce qui devrait mettre un terme à la phase de faiblesse du dollar. Une fois la confiance rétablie, l'Europe devrait redémarrer encore plus fortement.
LE JOURNAL DES FINANCES. Quel est le vrai potentiel des marchés émergents ?
XAVIER DELAYE : Nous sommes très prudents sur les pays émergents. Ils pourraient subir une forte baisse avant que l'on assiste à une remontée. Le découplage que l'on espérait n'est plus valable, ces pays souffrent beaucoup d'une inflation qui est devenue forte et préoccupante. Leurs banques centrales vont être conduites à relever leurs taux directeurs. Dans ces pays, 30 à 40 % du revenu disponible est consacré à la nourriture. Or, quand l'inflation remonte, la po-pulation ne peut que réduire sa consommation, ce qui pèsera sur sa croissance.
Certains pays sont moins pénalisés par la hausse du prix de l'énergie. Si le baril de pétrole continue à monter, la Russie en bénéficiera, mais, si une récession survient, le prix du baril ne pourra pas rester à 150 dollars. Le marché est nerveux et peut déboucher sur des excès.
MATHIEU PIVOVARD : Nous avons surpondéré les marchés émergents, mais, maintenant, le couple croissance/inflation nous préoccupe car il s'élève en moyenne entre 5 à 6 %, alors que la croissance sera du même ordre. Cela ne justifie pas une valorisation aussi élevée des actifs. Nous devenons donc progressivement plus prudents sur les marchés émergents et nous avons déjà commencé à réduire les positions pour devenir neutres sur cette classe d'actifs.
DIDIER BOUVIGNIES : La dynamique des flux depuis le début de l'année est éloquente, la Bourse de Shang-hai a perdu 50 % et Bombay 40 %, en euros, alors même que la croissance économique de ces pays bénéficie encore un peu d'un certain découplage, mais les pressions inflationnistes entraînent des politiques restrictives. Beaucoup d'investisseurs qui étaient venus sur ces marchés accompagnent plus une tendance qu'ils n'achètent pour des raisons macroéconomiques. Dans le contexte actuel, il est sans doute trop tard pour entrer dans ces marchés.
JEAN-MARIE MERCADAL : A la grande différence des années 1990, ces pays ont des excédents commerciaux et budgétaires. Leurs devises sont dans l'ensemble sous-évaluées et les fonds souverains détiennent des capitaux qui peuvent soutenir les places. De ce point de vue, les marchés émergents ont vraiment changé. Je note aussi que la classe moyenne se développe depuis dix à quinze ans. Il faut donc considérer les marchés émergents différemment de ce que l'on avait l'habitude de faire.
Depuis quatre à cinq ans, les investisseurs ont augmenté leurs allocations d'actifs dans ces pays émergents et admettent de payer plus cher pour accéder à la croissance. Les ratios cours sur bénéfices ont doublé en l'espace de cinq ans. Peut-être ces ratios sont-ils excessifs car la croissance n'est pas éternelle. Du coup, ils subissent une correction importante.
LE JOURNAL DES FINANCES. Existe-t-il des actifs sous-valorisés et d'autres qui seraient survalorisés, comme l'or et les matières premières ?
MATHIEU PIVOVARD : Oui, les actions de la zone euro sont sous-évaluées. Est-ce que cela suffit à produire un rebond ? Non, certainement pas. On le voit bien en ce moment car les actifs sont sous-évalués depuis au moins trois mois et ce n'est pas pour autant que le marché se redresse.
JEAN-MARIE MERCADAL : L'euro est surévalué, le dollar sous-évalué. Et l'immobilier américain est très sous-évalué pour un investisseur européen.
DIDIER BOUVIGINIES : Il est difficile d'émettre une opinion sur l'attractivité de la valeur du marché car nous ne sommes plus en l'an 2000, les valorisations sont calculées sur des niveaux de marge et de bénéfice qui n'ont jamais été aussi élevés. Le retour sur fonds propres aux Etats-Unis et en Europe approche 17 % l'an. Le marché ne semble pas cher, mais le risque principal pèse sur l'évolution des bénéfices. Cette variable clé sera fonction de la croissance, alors que les entreprises ont fait de très gros efforts de productivité au cours des dix dernières années. Elles ne pourront donc pas amortir un retournement de cycle par une restructuration, et toute baisse du chiffre d'affaires aura un impact direct sur le bénéfice. Cependant, certains titres ont reculé de 50 %, voire plus. Il ne faut donc pas être trop catégorique et ne pas s'interdire d'investir en actions aujourd'hui.
XAVIER DELAYE : Oui, en 2003, le marché n'était pas cher, mais les sociétés pouvaient initier des restructurations pour améliorer leur efficacité. En outre, on se trouvait en bas de cycle économique. Maintenant, on paie les actions 11 fois les bénéfices, ce qui ne semble pas cher, mais les bénéfices sont en haut de cycle et il n'y a plus beaucoup de gains de productivité à faire. Pour l'instant, il y a des craintes sur le marché. Le jour où les mauvaises nouvelles arriveront, s'il y a une capitulation de certains investisseurs, il faudra acheter. Il ne faut pas hésiter à intervenir dans ces moments de panique. Mais nous n'en sommes pas encore arrivés à ce point.
JEAN-MARIE MERCADAL : Parmi les actifs bon marché, les petites valeurs japonaises sont intéressantes bien que je ne sache pas quand leur cours va monter. Parfois une sous-valorisation dure longtemps. Les actions turques sont également attrayantes actuellement.
LE JOURNAL DES FINANCES. Y a-t-il une ou des bulles sur les matières premières ?
MATHIEU PIVOVARD : Oui, il y a une bulle sur le pétrole, le prix de production est de l'ordre de 10 dollars le baril ! En revanche, il faut tenir compte de l'épuisement progressif des gisements. Il en va de même avec les métaux précieux. Sur les matières premières agricoles, nous estimons qu'il est possible de résorber la bulle. En revanche, il faudrait renforcer les positions sur l'or car il n'est pas cher et nous entrons dans un environnement inflationniste. Nous préférons intervenir sur les sociétés minières car elles ont beaucoup corrigé.
XAVIER DELAYE : Sur les matières premières hors pétrole, nous sommes dans une bulle car leur durée de vie est très longue et on peut en récupérer une partie grâce à un recyclage efficace. C'est ce qui explique la baisse de certains métaux depuis six mois. En revanche, sur le pétrole, je ne suis pas sûr qu'il y ait une bulle car les gisements s'épuisent et on ne voit pas d'alternative pour l'instant. En tout état de cause, même si le prix du pétrole chutait, il serait difficile de le voir repasser sous la barre des 100 dollars.
LE JOURNAL DES FINANCES. Faut-il fuir les obligations ?
JEAN-MARIE MERCADAL : Oui, il faut éviter d'investir dans les obligations, mais la correction encours semble rapide. Les emprunts d'Etat français à dix ans rapportent 4,8 %, alors que l'inflation dépasse 3 %, ce qui n'en fait pas une classe d'actifs attrayante. En revanche, on peut trouver des obligations privées offrant du 6 % sur une durée de quatre à cinq ans.
DIDIER BOUVIGNIES : La question sur les obligations devient complexe, notamment en raison de la faiblesse de la pente de la courbe des taux. Le retour sur des niveaux de taux proches de 5 % redonne un certain attrait à ce marché. Les obligations, dans le compartiment crédit, mais aussi sur certains emprunts d'Etat, retrouvent leur place dans les allocations d'actifs, ce qui n'était pas le cas ces trois dernières années.
XAVIER DELAYE : Les obligations sont liées au rendement réel. Si l'inflation revient à 2 %, le rendement actuel des obligations est suffisamment élevé, mais ce ne serait pas le cas si l'inflation restait à 4 %. Cependant, nous sommes dans une période où le monde regorge d'argent en quête de placement, il est donc normal d'avoir des taux réels faibles. Les obligations sont pour l'instant, la seule classe d'actifs capable d'apporter une certaine sérénité aux investisseurs.
MATHIEU PIVOVARD : Très clairement, nous évitons actuellement les emprunts d'Etat. La BCE augmentera certainement ses taux directeurs de 25, voire de 50 points de base, mais, à horizon de 2009, elle sera contrainte à les baisser, ce qui se répercutera sur les taux longs obligataires. Donc, à court terme, il ne faut pas revenir sur les emprunts d'Etat. En revanche, nous privilégions les obligations « corporate », voire les emprunts à haut rendement car les rémunérations sont très attrayantes.
XAVIER DELAYE : En réalité, nous n'avons pas d'inflation : nous somme soumis à un nouvel impôt mondial. Le problème vient de la hausse du prix des matières premières, et notamment du pétrole. Le phénomène inflationniste est avéré lorsque les salaires sont indexés, comme en France dans les années 1970. Ce n'est pas le cas actuellement dans notre pays. Dans ces conditions, les taux d'inflation actuels pourront se dégonfler telle une baudruche si le prix des matières premières cesse de monter. En revanche, dans certains pays émergents, on constate une réelle inflation.
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La table ronde
Les gérants définissent leurs allocations d'actifs pour l'après-crise (28.06.08 - JDF HEBDO)
LEURS VALEURS PRÉFÉRÉES (28.06.08 - JDF HEBDO)
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