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Pourquoi le rebond des cours du pétrole à l'heure de la reprise sera rapide
Le Journal des Finances a demandé à quatre gérants spécialisés leur sentiment sur l'évolution des cours de l'or noir, aujourd'hui sous pression
TABLE RONDE ANIMÉE PAR CHRISTOPHE SOUBIRAN |
JDF HEBDO | 29.11.2008 | Mise à jour : 14H25
L'année 2008 aura été celle de tous les extrêmes pour le pétrole. Un temps à l'écart de la tempête boursière, les valeurs pétrolières et parapétrolières ont été à leur tour emportées par la tourmente. Les quatre gérants réunis par Le Journal des Finances reviennent sur les fondamentaux du marché pétrolier.
LE JOURNAL DES FINANCES. Passé de près de 150 dollars le baril à 50 dollars en l'espace de quelques mois, le prix du pétrole va-t-il encore baisser ?
ANNE RUFFIN (Responsable de la gestion actions sectorielle monde Crédit Agricole AM) : Les prix peuvent toujours baisser. Mais après l'impressionnant repli enregistré au cours des derniers mois, une nouvelle baisse ne changerait pas grand-chose au phénomène.
Il est clair qu'après avoir fait preuve d'excès d'optimisme, sur fond de prévisions enthousiastes sur la croissance mondiale et de découplage des économies émergentes, les marchés font montre désormais d'excès de pessimisme. Ils sont focalisés sur l'aspect demande (et donc sur les effets de la récession), et ignorent la seconde partie de l'équation, celle de l'offre, dont la difficulté à croître structurellement, à l'origine de la flambée de cet été, reste d'actualité. Un repli de 10 dollars supplémentaires resterait anecdotique, et ne comblerait que les spéculateurs.
JEAN-BERNARD GUYON (Président du directoire, matières premières, ressources naturelles Global Gestion) : A court terme, il ne faut pas négliger une dimension importante : la rigueur éventuelle de l'hiver. Par ailleurs, la baisse des cours pourrait stimuler la demande, notamment dans certains pays émergents, et ce plus qu'anticipé. D'autre part, la réduction attendue des investissements des compagnies pétrolières et l'allongement des délais de construction des projets en cours vont conduire à une contraction forte de l'offre qui pourrait, à un moment donné, impressionner. C'est pourquoi la reprise des cours, aux premiers signes de redémarrage économique, sera sensible.
CLAUDE RIVAUD (Gérant des fonds matières premières Société Générale AM) : On pourrait assister à court terme à une reprise technique de deux à trois mois. la chute s'est avérée extrêmement violente. les cours ont baissé de 60 % en l'espace de quatre mois. du jamais-vu historiquement. les membres de l'opep pourraient annoncer une nouvelle baisse de leurs quotas lors de la réunion prévue en décembre. mais les marchés attendent de voir. D'autre part, les plans de relance annoncés un peu partout dans le monde constituent des facteurs favorables. La rigueur de l'hiver aussi. Un hiver froid ou un hiver doux peut entraîner une différence de consommation de 500.000 barils par jour. Ce qui n'est pas négligeable. La reprise, si elle a lieu, ne sera pas durable car 2009 s'annonce comme une année extrêmement délicate. La croissance mondiale va être ramenée à 1 % alors qu'elle s'établissait autour de 5 % il y a encore trois ans. Les cours du baril pourraient s'établir autour de 60 dollars en moyenne l'an prochain. D'autant que de nouveaux champs vont entrer en production.
LE JOURNAL DES FINANCES. Quel est votre sentiment sur l'évolution des cours à moyen et long terme ?
ANNE RUFFIN : Structurellement, le manque d'élasticité de l'offre de matières premières, et notamment de pétrole, est fort. Cette rigidité sera encore plus marquée avec la chute des cours. Les grands projets d'après pétrole conventionnel, qui sont censés assurer l'approvisionnement dans les dix ou vingt prochaines années, et sur lesquels le monde compte beaucoup, ne constituent plus une priorité, au regard de l'ampleur des dépenses (des dizaine de milliards de dollars pour des volumes durables mais faibles).
D'autre part, la réduction des quotas par l'Opep, qui vise à répondre à l'urgence à court terme et à stabiliser les prix, constitue autant de barils en moins sur le marché. En conséquence, la hausse des prix sera plus forte quand elle redémarrera que celle observée au cours des cinq dernières années. La thèse du super-cycle et de prix du pétrole toujours plus élevés n'est pas remise en cause. Au contraire. On trouve toujours plus d'arguments aujourd'hui qui plaident en sa faveur.
JEAN-BERNARD GUYON : Le doublement des prix en l'espace d'un an s'est avéré perturbant. La rationalisation de ce mouvement est apparue avec un certain temps de retard. Il semblerait que l'on ait sensiblement sous-estimé les mouvements de restockage des pays en voie de développement. Inversement, les déstockages actuels seraient sous-estimés.
JEAN-MARC MASSARE (Gérant de portefeuille international Groupama AM) : Le premier semestre 2009 sera très difficile, avec une baisse de la demande en énergie au minimum dirigée par une baisse de l'activité industrielle dans de nombreux secteurs et pays (ralentissement prononcé dans les pays émergents, surtout la Chine). Dans ce contexte, le prix du pétrole pourrait descendre jusqu'à 40 dollars. Ensuite, dans un scénario de reprise économique lente au second semestre 2009, le prix du baril pourrait retrouver des couleurs et retourner vers les 60-70 dollars.
ANNE RUFFIN : La grande leçon des cinq dernières années est que le phénomène de rareté des matières premières est devenu une réalité au quotidien. S'il y a quelque chose de positif à retenir des 147 dollars le baril, c'est que ce niveau a contraint les consommateurs à réfléchir à leur habitude (consommer mieux et moins). Le pétrole à 40 dollars le baril pourrait amener les gens à faire l'économie de cet effort essentiel. Or si le monde retombe dans les travers d'autrefois, la question de l'offre redeviendra pressante.
LE JOURNAL DES FINANCES. Peut-on donner une estimation des prix à moyen-long terme ?
JEAN-BERNARD GUYON : Une fois que l'on a déterminé la tendance, haussière en l'occurrence, tenter d'en fixer l'amplitude exacte relève d'un exercice délicat.
ANNE RUFFIN : Le point de départ doit être le coût marginal de production, qui avoisine les 80 dollars, même s'il pourrait baisser avec la réduction du prix des matières premières. Ce niveau doit servir de référence pour les prix à long terme. Auquel il faut ajouter une prime de risque géopolitique, la hausse de la fiscalité née du regain de vigueur du nationalisme pétrolier, etc. Autant d'éléments qui nous amènent vers la barre des 100 dollars.
CLAUDE RIVAUD : S'il est possible de fixer un plancher, il n'existe pas en revanche de plafond exact. On ne va pas rester durablement sous les 100 dollars le baril. Il n'y a pas eu assez d'exploration pendant de nombreuses années. Il ne faut pas négliger l'effet de la croissance démographique de la population mondiale sur la demande.
JEAN-MARC MASSARE : Le pétrole pas cher n'est pas celui de demain. Même abondant, l'or noir est toujours plus difficile à trouver et à exploiter.
A long terme, la déplétion ou le déclin de production des puits de pétrole existants ne va pas s'améliorer et si la demande reprenait une croissance de l'ordre de 1 %, ce serait quelque 4,5 millions de barils par jour qu'il faudrait remplacer. Le risque majeur sera alors que l'offre ait du mal à s'ajuster. Cette situation déjà connue ne manquera pas de provoquer de nouveau une tension sur le prix du baril au-dessus de 100 dollars. Arriver à servir la demande à des niveaux supérieurs à 90 millions de barils par jour sous-entend une forte contribution de la technologie. Et, par ricochet, de gros efforts d'investissement.
ANNE RUFFIN : Cela suppose en effet un énorme pas technologique. Produire du pétrole par 4.000 mètres de profondeur relève encore du défi. Cela implique également que les champs existants, ne déclinent pas trop rapidement.
JEAN-BERNARD GUYON : Or les exemples inverses se multiplient : Cantarell au Mexique, ou encore, plus emblématique, le fameux Ghawar en Arabie Saoudite.
LE JOURNAL DES FINANCES. Quelle incidence la situation actuelle aura-t-elle sur les compagnies pétrolières ?
JEAN-BERNARD GUYON : Les groupes pétroliers vont commencer par cesser de racheter leurs actions. Ils procéderont ensuite à une diminution de leurs investissements. La concentration, qui n'a jamais cessé, va continuer de se poursuivre.
ANNE RUFFIN : Les sociétés moyennes d'exploration et de production vont constituer des cibles de choix pour les grandes compagnies pétrolières.
CLAUDE RIVAUD : En 1999, alors que le prix du baril était tombé à 10 dollars un an avant, les réductions des dépenses avaient oscillé entre 18 et 20 %, dont 30 % pour l'exploration. Ce phénomène va se reproduire, comme l'a signalé récemment le président de Total. Au Canada, Suncor, un des grands spécialistes des schistes bitumineux, va diminuer de 30 % son enveloppe pour 2009.
JEAN-MARC MASSARE : Le véritable danger induit par la crise actuelle est que les pétroliers freinent leurs investissements, et prennent des retards en matière d'exploration et de production à court terme qui risquent de pénaliser des projets décidés et nécessitant de nombreuses années d'étude (Tupi au Brésil ou Shtokman en mer de Barents).
La destruction de la demande et le ralentissement économique va remettre en cause des projets de toute nature, raffineries, pipelines et même production d'hydrocarbures. Les exemples sont nombreux, mais citons Royal Dutch-Shell, qui vient de reporter la décision d'extension de son projet dans les sables bitumineux canadiens en Athabasca.
CLAUDE RIVAUD : Ce n'est pas un cas isolé. Petrobras a retardé l'annonce de son plan d'investissement, et TNK-BP, la coentreprise russe de BP, envisage de baisser de 20 % ses investissements.
LE JOURNAL DES FINANCES. Les services pétroliers vont-ils autant souffrir qu'au début des années 2000 ?
JEAN-MARC MASSARE : L 'exploration est une activité de long terme. Le groupe pétrolier chinois CNOOC a ainsi annoncé un plan de prospection de 30 milliards de dollars à l'horizon 2015. Les interrogations portent sur les petites sociétés de services, qui pourraient être la cible des grands acteurs. A cet égard, la fusion entre CGGVeritas et le norvégien Wavefield Inseis est pertinente sur le plan stratégique.
ANNE RUFFIN : Au cours actuel du baril, il est plus intéressant pour une compagnie pétrolière d'acquérir un concurrent pour mettre la main sur ses réserves en terre que de lancer des campagnes d'exploration coûteuses aux résultats par définition incertains. Néanmoins, je ne pense pas que l'on devrait assister à la même situation qu'en 1998. Les groupes pétroliers ont bien retenu la leçon de l'époque où ils avaient oublié de préparer l'avenir.
CLAUDE RIVAUD : Les compagnies pétrolières vont tenter de profiter de la situation pour renégocier les prix avec leurs sous-traitants. La compagnie nationale saoudienne, Aramco, a demandé à Saipem de réviser à la baisse les modalités d'un contrat pourtant signé. Le pouvoir de négociation est en train de changer de camp, à l'avantage des groupes pétroliers.
JEAN-BERNARD GUYON : Au regard des niveaux de valorisation des groupes parapétroliers, tous les risques potentiels pesant sur leur activité sont déjà intégrés dans les cours de Bourse.
JEAN-MARC MASSARE : Je ne crois pas qu'on revienne à la situation qui prévalait au début de la décennie. Les parapétroliers offrent des services technologiques dont les compagnies peuvent difficilement se passer aujourd'hui.
JEAN-BERNARD GUYON : Les plus touchés par la crise seront les groupes construisant des grands projets livrés clés en main, dont les annonces seront encore reportées.
LE JOURNAL DES FINANCES. Sur quels segments du secteur faut-il se positionner ?
ANNE RUFFIN : Tout le monde navigue à vue aujourd'hui. Même pour les groupes pétroliers qui disposent d'un bilan sain et des liquidités abondantes, la prudence est plus que jamais de mise. Le repli de leurs dépenses est d'ailleurs largement anticipé par les marchés. On peut, dans ce contexte, se positionner sur les valeurs parapétrolières pour jouer leur rebond.
CLAUDE RIVAUD : Le secteur parapétrolier pourrait poursuivre sa concentration. La taille des contrats a augmenté (1 milliard de dollars en moyenne), et il est important pour les sociétés de services d'accroître leur pouvoir de négociation. Seul bémol, il y a très peu d'OPA quand les marchés sont au point bas. Il faudra attendre plutôt la seconde partie de 2009.
JEAN-MARC MASSARE : Les cours boursiers actuels très bas pour bon nombre de sociétés ne favorisent pas nécessairement les OPA inamicales mais plutôt les coentreprises ou les fusions amicales par échange de titres.
JEAN-BERNARD GUYON : Dans une période aussi trouble, il faut privilégier les grandes compagnies pétrolières intégrées dont le profil de risque est faible.
CLAUDE RIVAUD : D'autant qu'elles servent traditionnellement des rendements élevés. Pour les majors européennes, il ressort en moyenne à 7,5 % au titre de 2009. Malgré ses difficultés, Royal Dutch-Shell n'a ainsi jamais baissé son dividende depuis 1945. Jusqu'à 50 dollars, il n'y a peu de risques que les coupons soient remis en cause. Le secteur pétrolier bénéficie de l'une des meilleures situations financières de la cote.
LE JOURNAL DES FINANCES. Passé de près de 150 dollars le baril à 50 dollars en l'espace de quelques mois, le prix du pétrole va-t-il encore baisser ?
ANNE RUFFIN (Responsable de la gestion actions sectorielle monde Crédit Agricole AM) : Les prix peuvent toujours baisser. Mais après l'impressionnant repli enregistré au cours des derniers mois, une nouvelle baisse ne changerait pas grand-chose au phénomène.
Il est clair qu'après avoir fait preuve d'excès d'optimisme, sur fond de prévisions enthousiastes sur la croissance mondiale et de découplage des économies émergentes, les marchés font montre désormais d'excès de pessimisme. Ils sont focalisés sur l'aspect demande (et donc sur les effets de la récession), et ignorent la seconde partie de l'équation, celle de l'offre, dont la difficulté à croître structurellement, à l'origine de la flambée de cet été, reste d'actualité. Un repli de 10 dollars supplémentaires resterait anecdotique, et ne comblerait que les spéculateurs.
JEAN-BERNARD GUYON (Président du directoire, matières premières, ressources naturelles Global Gestion) : A court terme, il ne faut pas négliger une dimension importante : la rigueur éventuelle de l'hiver. Par ailleurs, la baisse des cours pourrait stimuler la demande, notamment dans certains pays émergents, et ce plus qu'anticipé. D'autre part, la réduction attendue des investissements des compagnies pétrolières et l'allongement des délais de construction des projets en cours vont conduire à une contraction forte de l'offre qui pourrait, à un moment donné, impressionner. C'est pourquoi la reprise des cours, aux premiers signes de redémarrage économique, sera sensible.
CLAUDE RIVAUD (Gérant des fonds matières premières Société Générale AM) : On pourrait assister à court terme à une reprise technique de deux à trois mois. la chute s'est avérée extrêmement violente. les cours ont baissé de 60 % en l'espace de quatre mois. du jamais-vu historiquement. les membres de l'opep pourraient annoncer une nouvelle baisse de leurs quotas lors de la réunion prévue en décembre. mais les marchés attendent de voir. D'autre part, les plans de relance annoncés un peu partout dans le monde constituent des facteurs favorables. La rigueur de l'hiver aussi. Un hiver froid ou un hiver doux peut entraîner une différence de consommation de 500.000 barils par jour. Ce qui n'est pas négligeable. La reprise, si elle a lieu, ne sera pas durable car 2009 s'annonce comme une année extrêmement délicate. La croissance mondiale va être ramenée à 1 % alors qu'elle s'établissait autour de 5 % il y a encore trois ans. Les cours du baril pourraient s'établir autour de 60 dollars en moyenne l'an prochain. D'autant que de nouveaux champs vont entrer en production.
LE JOURNAL DES FINANCES. Quel est votre sentiment sur l'évolution des cours à moyen et long terme ?
ANNE RUFFIN : Structurellement, le manque d'élasticité de l'offre de matières premières, et notamment de pétrole, est fort. Cette rigidité sera encore plus marquée avec la chute des cours. Les grands projets d'après pétrole conventionnel, qui sont censés assurer l'approvisionnement dans les dix ou vingt prochaines années, et sur lesquels le monde compte beaucoup, ne constituent plus une priorité, au regard de l'ampleur des dépenses (des dizaine de milliards de dollars pour des volumes durables mais faibles).
D'autre part, la réduction des quotas par l'Opep, qui vise à répondre à l'urgence à court terme et à stabiliser les prix, constitue autant de barils en moins sur le marché. En conséquence, la hausse des prix sera plus forte quand elle redémarrera que celle observée au cours des cinq dernières années. La thèse du super-cycle et de prix du pétrole toujours plus élevés n'est pas remise en cause. Au contraire. On trouve toujours plus d'arguments aujourd'hui qui plaident en sa faveur.
JEAN-BERNARD GUYON : Le doublement des prix en l'espace d'un an s'est avéré perturbant. La rationalisation de ce mouvement est apparue avec un certain temps de retard. Il semblerait que l'on ait sensiblement sous-estimé les mouvements de restockage des pays en voie de développement. Inversement, les déstockages actuels seraient sous-estimés.
JEAN-MARC MASSARE (Gérant de portefeuille international Groupama AM) : Le premier semestre 2009 sera très difficile, avec une baisse de la demande en énergie au minimum dirigée par une baisse de l'activité industrielle dans de nombreux secteurs et pays (ralentissement prononcé dans les pays émergents, surtout la Chine). Dans ce contexte, le prix du pétrole pourrait descendre jusqu'à 40 dollars. Ensuite, dans un scénario de reprise économique lente au second semestre 2009, le prix du baril pourrait retrouver des couleurs et retourner vers les 60-70 dollars.
ANNE RUFFIN : La grande leçon des cinq dernières années est que le phénomène de rareté des matières premières est devenu une réalité au quotidien. S'il y a quelque chose de positif à retenir des 147 dollars le baril, c'est que ce niveau a contraint les consommateurs à réfléchir à leur habitude (consommer mieux et moins). Le pétrole à 40 dollars le baril pourrait amener les gens à faire l'économie de cet effort essentiel. Or si le monde retombe dans les travers d'autrefois, la question de l'offre redeviendra pressante.
LE JOURNAL DES FINANCES. Peut-on donner une estimation des prix à moyen-long terme ?
JEAN-BERNARD GUYON : Une fois que l'on a déterminé la tendance, haussière en l'occurrence, tenter d'en fixer l'amplitude exacte relève d'un exercice délicat.
ANNE RUFFIN : Le point de départ doit être le coût marginal de production, qui avoisine les 80 dollars, même s'il pourrait baisser avec la réduction du prix des matières premières. Ce niveau doit servir de référence pour les prix à long terme. Auquel il faut ajouter une prime de risque géopolitique, la hausse de la fiscalité née du regain de vigueur du nationalisme pétrolier, etc. Autant d'éléments qui nous amènent vers la barre des 100 dollars.
CLAUDE RIVAUD : S'il est possible de fixer un plancher, il n'existe pas en revanche de plafond exact. On ne va pas rester durablement sous les 100 dollars le baril. Il n'y a pas eu assez d'exploration pendant de nombreuses années. Il ne faut pas négliger l'effet de la croissance démographique de la population mondiale sur la demande.
JEAN-MARC MASSARE : Le pétrole pas cher n'est pas celui de demain. Même abondant, l'or noir est toujours plus difficile à trouver et à exploiter.
A long terme, la déplétion ou le déclin de production des puits de pétrole existants ne va pas s'améliorer et si la demande reprenait une croissance de l'ordre de 1 %, ce serait quelque 4,5 millions de barils par jour qu'il faudrait remplacer. Le risque majeur sera alors que l'offre ait du mal à s'ajuster. Cette situation déjà connue ne manquera pas de provoquer de nouveau une tension sur le prix du baril au-dessus de 100 dollars. Arriver à servir la demande à des niveaux supérieurs à 90 millions de barils par jour sous-entend une forte contribution de la technologie. Et, par ricochet, de gros efforts d'investissement.
ANNE RUFFIN : Cela suppose en effet un énorme pas technologique. Produire du pétrole par 4.000 mètres de profondeur relève encore du défi. Cela implique également que les champs existants, ne déclinent pas trop rapidement.
JEAN-BERNARD GUYON : Or les exemples inverses se multiplient : Cantarell au Mexique, ou encore, plus emblématique, le fameux Ghawar en Arabie Saoudite.
LE JOURNAL DES FINANCES. Quelle incidence la situation actuelle aura-t-elle sur les compagnies pétrolières ?
JEAN-BERNARD GUYON : Les groupes pétroliers vont commencer par cesser de racheter leurs actions. Ils procéderont ensuite à une diminution de leurs investissements. La concentration, qui n'a jamais cessé, va continuer de se poursuivre.
ANNE RUFFIN : Les sociétés moyennes d'exploration et de production vont constituer des cibles de choix pour les grandes compagnies pétrolières.
CLAUDE RIVAUD : En 1999, alors que le prix du baril était tombé à 10 dollars un an avant, les réductions des dépenses avaient oscillé entre 18 et 20 %, dont 30 % pour l'exploration. Ce phénomène va se reproduire, comme l'a signalé récemment le président de Total. Au Canada, Suncor, un des grands spécialistes des schistes bitumineux, va diminuer de 30 % son enveloppe pour 2009.
JEAN-MARC MASSARE : Le véritable danger induit par la crise actuelle est que les pétroliers freinent leurs investissements, et prennent des retards en matière d'exploration et de production à court terme qui risquent de pénaliser des projets décidés et nécessitant de nombreuses années d'étude (Tupi au Brésil ou Shtokman en mer de Barents).
La destruction de la demande et le ralentissement économique va remettre en cause des projets de toute nature, raffineries, pipelines et même production d'hydrocarbures. Les exemples sont nombreux, mais citons Royal Dutch-Shell, qui vient de reporter la décision d'extension de son projet dans les sables bitumineux canadiens en Athabasca.
CLAUDE RIVAUD : Ce n'est pas un cas isolé. Petrobras a retardé l'annonce de son plan d'investissement, et TNK-BP, la coentreprise russe de BP, envisage de baisser de 20 % ses investissements.
LE JOURNAL DES FINANCES. Les services pétroliers vont-ils autant souffrir qu'au début des années 2000 ?
JEAN-MARC MASSARE : L 'exploration est une activité de long terme. Le groupe pétrolier chinois CNOOC a ainsi annoncé un plan de prospection de 30 milliards de dollars à l'horizon 2015. Les interrogations portent sur les petites sociétés de services, qui pourraient être la cible des grands acteurs. A cet égard, la fusion entre CGGVeritas et le norvégien Wavefield Inseis est pertinente sur le plan stratégique.
ANNE RUFFIN : Au cours actuel du baril, il est plus intéressant pour une compagnie pétrolière d'acquérir un concurrent pour mettre la main sur ses réserves en terre que de lancer des campagnes d'exploration coûteuses aux résultats par définition incertains. Néanmoins, je ne pense pas que l'on devrait assister à la même situation qu'en 1998. Les groupes pétroliers ont bien retenu la leçon de l'époque où ils avaient oublié de préparer l'avenir.
CLAUDE RIVAUD : Les compagnies pétrolières vont tenter de profiter de la situation pour renégocier les prix avec leurs sous-traitants. La compagnie nationale saoudienne, Aramco, a demandé à Saipem de réviser à la baisse les modalités d'un contrat pourtant signé. Le pouvoir de négociation est en train de changer de camp, à l'avantage des groupes pétroliers.
JEAN-BERNARD GUYON : Au regard des niveaux de valorisation des groupes parapétroliers, tous les risques potentiels pesant sur leur activité sont déjà intégrés dans les cours de Bourse.
JEAN-MARC MASSARE : Je ne crois pas qu'on revienne à la situation qui prévalait au début de la décennie. Les parapétroliers offrent des services technologiques dont les compagnies peuvent difficilement se passer aujourd'hui.
JEAN-BERNARD GUYON : Les plus touchés par la crise seront les groupes construisant des grands projets livrés clés en main, dont les annonces seront encore reportées.
LE JOURNAL DES FINANCES. Sur quels segments du secteur faut-il se positionner ?
ANNE RUFFIN : Tout le monde navigue à vue aujourd'hui. Même pour les groupes pétroliers qui disposent d'un bilan sain et des liquidités abondantes, la prudence est plus que jamais de mise. Le repli de leurs dépenses est d'ailleurs largement anticipé par les marchés. On peut, dans ce contexte, se positionner sur les valeurs parapétrolières pour jouer leur rebond.
CLAUDE RIVAUD : Le secteur parapétrolier pourrait poursuivre sa concentration. La taille des contrats a augmenté (1 milliard de dollars en moyenne), et il est important pour les sociétés de services d'accroître leur pouvoir de négociation. Seul bémol, il y a très peu d'OPA quand les marchés sont au point bas. Il faudra attendre plutôt la seconde partie de 2009.
JEAN-MARC MASSARE : Les cours boursiers actuels très bas pour bon nombre de sociétés ne favorisent pas nécessairement les OPA inamicales mais plutôt les coentreprises ou les fusions amicales par échange de titres.
JEAN-BERNARD GUYON : Dans une période aussi trouble, il faut privilégier les grandes compagnies pétrolières intégrées dont le profil de risque est faible.
CLAUDE RIVAUD : D'autant qu'elles servent traditionnellement des rendements élevés. Pour les majors européennes, il ressort en moyenne à 7,5 % au titre de 2009. Malgré ses difficultés, Royal Dutch-Shell n'a ainsi jamais baissé son dividende depuis 1945. Jusqu'à 50 dollars, il n'y a peu de risques que les coupons soient remis en cause. Le secteur pétrolier bénéficie de l'une des meilleures situations financières de la cote.
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