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(De haut en bas et de g à d) Serge Weinberg, Patricia Barbizet, Henri de Castries, Didier Lamouche, Maurice Lévy, Michel Cicurel, Henri Lachmann, Frédéric Oudéa et Thierry Morin.

(De haut en bas et de g à d) Serge Weinberg, Patricia Barbizet, Henri de Castries, Didier Lamouche, Maurice Lévy, Michel Cicurel, Henri Lachmann, Frédéric Oudéa et Thierry Morin.

Les grands patrons redoutent plus la sortie de crise que la crise elle-même

A l'aube de 2009, neuf dirigeants de grands groupes font le point sur la conjoncture, la sortie de crise et les problèmes de régulation
TABLE RONDE ANIMÉE PAR YVES DE KERDREL | JDF HEBDO | 10.01.2009 | Mise à jour : 09H58
Comme chaque trimestre, une pléiade de patrons de grands groupes français se sont réunis au Journal des Finances pour donner à nos lecteurs les clés de l'environnement économique.

LE JOURNAL DES FINANCES. Quelle est la profondeur de la récession que vous anticipez pour 2009 dans l'ensemble du monde ? Les plans de relance vous semblent-ils adaptés ? Quel degré de résistance attendez-vous des pays émergents ?

PATRICIA BARBIZET (Directrice générale d’Artémis) : Cette récession est sans précédent car elle touche tous les pays, toutes les classes d'actifs et tous les agents économiques. C'est bien sûr l'effet de la mondialisation. Et il n'y a rien de si surprenant à cela. En revanche, certains secteurs sont plus touchés que d'autres par le dégonflement des bulles du passé. Et cela compte plus que les pays affectés. Pour la première fois aussi, tous les gouvernements concernés ont rapidement pris la mesure de l'ampleur de cette crise. Dans les marchés émergents, c'est très différent selon les pays et les secteurs.
Prenons l'exemple du Vietnam, où l'on enregistre toujours une hausse du pouvoir d'achat. Il y a des secteurs qui sont déjà très touchés, comme la banque. Il y en a d'autres, comme les produits agricoles et notamment le riz, qui ne sont pas concernés.

HENRI LACHMANN (Président de Schneider Electric) : D'abord, j'ai été très surpris de la brutalité du décrochage au mois d'octobre. Ensuite, j'ai l'impression que l'on considérait que la croissance de 2006 ou 2007 était un phénomène normal. Non, cette croissance était extraordinaire. Elle a été largement favorisée par la globalisation et la financiarisation de l'économie. Et nous en payons actuellement le prix à travers ce retour à la normalité. Enfin, je suis frappé désormais par l'importance de la peur qui s'est installée et qui alimente aujourd'hui les difficultés. En ce qui concerne la profondeur et la durée de la crise, personnellement, je préfère donner ma langue au chat.

FRÉDÉRIC OUDÉA (Dir. général de la Société Générale) : C'est vrai qu'avant cette crise nous avons tous connu une croissance très forte. Une croissance en quelque sorte dopée à l'« EPO » d'une liquidité abondante et bon marché. Et nous assistons aujourd'hui à une purge violente ! Elle affecte surtout certains secteurs comme l'immobilier et l'automobile. Son ampleur et sa durée demeurent incertaines. Alors bien sûr il faut saluer les mesures prises par les différents gouvernements pour endiguer aussi vite que possible les effets de cette crise.
Mais il ne faut pas se leurrer, les déficits que l'on creuse à cette occasion donneront lieu à un moment ou à un autre à des mesures de correction qui ne seront pas très agréables à gérer. C'est pourquoi je reste sur le long terme plus optimiste sur les pays émergents, qui vont garder le bénéfice, pour les uns, de dynamiques démographiques favorables, pour les autres, de ressources naturelles ou de réserves d'épargne fortes, et qui se retrouveront en meilleure position que nos pays occidentaux, dans lesquels il faudra à un moment régler des déséquilibres structurels.
Pour notre part, dans le secteur bancaire, l'enjeu principal aujourd'hui, c'est le retour à une liquidité accessible, même s'il faut qu'on s'habitue à une liquidité plus rare et plus chère qu'auparavant.
De ce point de vue aussi, l'incertitude sur le rythme de normalisation du fonctionnement des marchés financiers demeure.


HENRI DE CASTRIES (Président du directoire d’Axa) : Les deux clés de la phase actuelle de la crise me semblent être la consommation des ménages et le financement de l'économie. La baisse très forte des prix de l'énergie restitue du pouvoir d'achat aux ménages.Comme les phénomènes de déstockage chez les industriels ont été massifs, si les dépenses des ménages restent correctes, on peut avoir de bonnes surprises.
La seconde clé, c'est le financement de l'économie. Les banques n'assurent que 30 à 40 % du financement de l'économie. Le reste venait des opérations de marché et de la titrisation. Le désendettement des banques et la destruction des fonds propres causée par leurs pertes, couplés au blocage des émissions et de la titrisation, sont un goulet d'étranglement. Il faut le desserrer le plus vite possible pour que l'économie reparte.
Ensuite il faudra, à moyen terme, prendre garde aux distorsions de concurrence que peut créer l'injection de fonds publics.

DIDIER LAMOUCHE (Président-directeur général de Bull) : Je voudrais vous faire part du sentiment d'un industriel des technologies de l'information. D'abord, comme l'a dit Henri Lachmann, je n'ai jamais vu un phénomène d'une brutalité pareille. Le début de l'été a même été exceptionnellement excellent. Et dès septembre cela a été le gel total. Cette descente aux enfers a été d'une magnitude impressionnante. Ensuite, si je me réfère à la dernière grande crise, en 1992-1993, et que je regarde comment nous en sommes sortis, en dehors de toutes les mesures conjoncturelles habituelles, je ne retrouve que l'innovation, plus exactement des investissements massifs dans les innovations prêtes à être exploitées. Dans l'informatique, c'était alors les autoroutes de l'information. Dans les télécoms, c'était le GSM. Or, ce qui m'inquiète aujourd'hui, c'est que je ne vois pas une innovation majeure sur laquelle les fonds publics pourraient se concentrer. Bien sûr, il y a tout ce qui est lié à la croissance durable et à l'environnement. Mais cela représente des intérêts trop dispersés.

THIERRY MORIN (Président-directeur général de Valeo) : Ce que l'on paye actuellement, c'est le mirage de l'argent bon marché sans prise de risque apparente. Avec toutes ces liquidités, on a créé une économie qui montre aujourd'hui sa fragilité. Ce qui est positif dans cette crise, c'est la disparition de cet argent facile.
S'agissant de l'automobile, le décrochage aussi a été brutal, d''autant plus que la voiture est devenue un objet durable. Durable sur le plan environnemental et sur le plan mécanique. On peut faire durer une voiture un an de plus sans difficulté. La question aujourd'hui est : comment va re-venir la confiance ? Et à mon sens on n'y répondra que par l'accès au cash pour les ménages une fois disparue la crainte du chômage

MAURICE LÉVY (Président du directoire de Publicis) : Du point de vue du consommateur, la crise a commencé il y a seulement quelques mois. Il ne s'est pas rendu compte qu'elle était là, latente, depuis la mi-2007. Et c'est la chute de la maison Lehman, précédée par l'envolée spectaculaire des prix du pétrole et des matières premières, qui a ébranlé la confiance du consommateur en tant qu'agent économique.
Alors à la question : après cette crise, les consommateurs vont-ils retrouver leurs comportements d'avant, je répondrai que je ne crois pas. Le modèle de croissance durable est désormais ébranlé dans toutes les mentalités. L'automobile le vit déjà au quotidien. L'autre question principale, c'est le risque du chômage. Dès que la peur du chômage s'installe, elle s'accompagne d'un gel de la consommation et d'un comportement de précaution.
Donc je ne crois pas du tout que, quel que soit l'argent injecté dans l'économie, on va voir la confiance des consommateurs revenir aussi vite. Il faudra d'abord que le spectre du chômage s'éloigne. Or cela prend beaucoup de temps. Si bien que, s'agissant des économies matures, je suis très circonspect.
En ce qui concerne les économies émergentes, la seule chose qui va alimenter la croissance, c'est la consommation interne. Avec les deux extrêmes : d'un côté, les produits de grande nécessité, notamment les produits alimentaires, et de l'autre le très grand luxe.

SERGE WEINBERG (Président du conseil d’admin. d’Accor) : La consommation, c'est évidemment la variable majeure, puisque cela représente 50 à 70 %, voire 80 %, aux Etats-Unis, du produit intérieur brut. Tant que va se poser le problème de l'emploi, il ne faut pas attendre de miracle. En France, le phénomène va s'amplifier. Plus de 160.000 emplois ont été détruits au cours des quatre derniers mois, selon les statistiques disponibles,alors que les entreprises n'avaient pas encore eu le temps de mettre en oeuvre des plans de restructuration.
Ce que les ménages ont très bien anticipé, c'est l'aggravation prévisible du chômage au cours des premiers mois de 2009. Le second point marquant porte sur les exercices de relance.
Aux Etats-Unis, c'est 5 % du PIB qui devrait être mis sur la table. En France, on ne parle que de moins de 2 % du PIB. Ce qui laisse de la place pour un second plan de relance. Mais la résorption ultérieure de ces déficits publics sera extrêmement difficile.

MICHEL CICUREL (Président de la Cie Fin. E. de Rothschild) : Je crois personnellement que la reprise ira plus vite que prévu à cause de l'ampleur du déstockage, de la baisse du prix des produits de base, et de la diminution très sensible du loyer de l'argent. Mais aussi des plans de relance considérables, surtout en Chine et aux Etats-Unis, qui sont le couple moteur de l'économie mondiale. D'ailleurs, à mon sens, l'année 2009 ne sera pas la plus compliquée, en tout cas moins que le retour à la normale, car la croissance future, celle d'après la sortie de crise, sera «capée» par le désendettement dans les pays avancés. Si bien que notre salut viendra des pays émergents, riches en épargne disponible. Ce sont eux notre innovation majeure, au sens de Schumpeter.

LE JOURNAL DES FINANCES. Dans ce contexte, comment voyez-vous l'économie française réagir à ce nouvel environnement mondial ? Quelles réformes le gouvernement peut-il continuer à mettre en oeuvre ? Lesquelles doit-il ralentir ?

MICHEL CICUREL : Je pense que la France a été immobiliste depuis trente ans.
Le président de la République a donc raison de vouloir faire toutes les réformes en même temps et de ne rien abandonner. Mais je comprends qu'il faille tenir compte de l'humeur des Français, surtout en période difficile. L'essentiel, c'est que l'on continue à réformer les finances publiques et, en matière de compétitivité des entreprises, à donner une priorité au cadre de modernisation à travers le dialogue des partenaires sociaux, sous la menace de légiférer.

THIERRY MORIN : Il y a des réformes qui sont en cours, et c'est une bonne chose. Je pense notamment à la taxe professionnelle. Il est absolument nécessaire de la réformer, parce que je trouve anormal que les dépenses des collectivités locales soient financées par un prélèvement qui vient accroître le prix de revient des produits industriels.
Je pense aussi que ce serait bien que l'on accepte de nouveau que des entreprises disparaissent parce qu'elles ne sont pas rentables. Ce serait la meilleure garantie d'une concurrence fondée sur la création de valeur et l'innovation.

HENRI DE CASTRIES :
Ce n'est pas une nouveauté : la priorité de l'action publique doit porter sur la réforme de l'Etat, donc l'efficacité de chaque euro dépensé.
Les dépenses d'investissement sont meilleures que les dépenses de fonctionnement, et de ce point de vue le plan de relance est bien ciblé.
La réforme prioritaire me semble être celle des finances et de l'administration locale.
C'est de là que vient la dérive des finances publiques. Il faut dire clairement que nous n'avons plus les moyens de financer l'empilement des structures administratives.
Il faut aussi poursuivre les efforts sur l'enseignement, le marché du travail, et avancer sur le financement du risque de dépendance que les départements ne pourront pas prendre en charge.


SERGE WEINBERG : Pour ma part, je suis aussi très sensible à ces préoccupations budgétaires, et notamment aux dérives des dépenses de santé ou au coût de la protection sociale. La réforme de la carte hospitalière est devant nous. Ce sera un sujet majeur, mais incontournable, qui va là encore affecter les collectivités locales. Mais je crois qu'en cette matière-là aussi, il ne faut rien abandonner.

HENRI LACHMANN : Le budget et les finances publiques, c'est bien, mais nous avons un devoir et une responsabilité vis-à-vis de notre jeunesse, à travers sa formation et son éducation.
La formation aussi est une des bases de notre compétitivité. Il ne faut pas oublier que l'enseignement, l'apprentissage ou l'accès au savoir de l'université, c'est le meilleur moyen de régler le problème de la compétitivité et de la diversité. Alors bien sûr, il y a eu la réforme Pécresse sur l'autonomie des universités. Mais cela ne change rien à la formation des moins qualifiés, ou malheureusement à leur non-formation et à leur non-qualification. C'est d'autant plus regrettable que c'est en matière de qualification professionnelle, de compétences et de services à la personne qu'on a de bonnes chances de voir apparaître le plus de besoins au cours des prochaines années.

PATRICIA BARBIZET : Je partage tout ce qui a été dit sur les finances locales, qui doivent être mieux encadrées.
Je reviens sur ce qui touche à l'innovation. L'innovation au sens technologique du terme a sans doute une moindre importance dans le cycle actuel. L'innovation, à mon sens, c'est davantage aujourd'hui des questions de comportement face à la consommation, la propriété et le profit. Et c'est cela qui est intéressant. C'est là aussi où va se trouver le lien avec la croissance durable.
Je crois que l'évolution des modes de consommation va s'accélérer avec la crise et pourrait constituer une clé de la sortie de récession, ici en France comme partout dans le monde.

DIDIER LAMOUCHE : Bien sûr, je partage cette idée. Mais l'innovation existante aujourd'hui est davantage une innovation d'usage qu'une innovation de rupture.
Mon inquiétude quant à l'innovation, c'était pour dire que je ne voyais pas pour l'instant de rupture technologique, comme Internet en a constitué une. La notion d'amélioration perpétuelle m'est chère, notamment chez Bull, et elle suffit à créer de la valeur, mais je continue à croire qu'une innovation majeure est nécessaire pour une sortie rapide de crise.

MAURICE LÉVY : S'agissant des réformes publiques, je crois profondément que le pire qui pourrait arriver aujourd'hui, c'est que le gouvernement appuie sur le frein. La France a plus que jamais besoin de réformes supplémentaires, tant en ce qui concerne son pacte social que l'organisation de l'Etat, l'attractivité du territoire, la compétitivité des entreprises, etc. Les sujets ne manquent pas. Et ce serait de la folie que de marquer le pas après tout ce qui a été fait, et compte tenu de ce qui reste à faire.
S'agissant de la société française, que j'observe avec méticulosité, je crois comme Patricia Barbizet que les modes de consommation et les comportements vont beaucoup évoluer au lendemain de cette crise, avec notamment une plus grande capacité des consommateurs à dire non. Non à des produits non durables. Non à certaines marques. Non à des styles de vie. Et cela ne sera pas seulement français ou européen, mais largement mondial.

FRÉDÉRIC OUDÉA : Personnellement, je suis convaincu que cette crise reste pour notre pays une opportunité de se réformer. Une crise est aussi un moment un peu « magique » car on peut réinventer certains mécanismes déficients depuis des années.
En revanche, on ne peut envisager de se reposer sur une réintermédiation durable du financement de l'économie par les Etats ou les banques centrales. Et ce n'est pas parce que les Etats sont venus au secours du système financier en jouant leur rôle de garant en dernier ressort que cette situation doit perdurer.

DIDIER LAMOUCHE : Surtout, ne ralentissons pas le rythme des réformes. Ne marquons même pas une pause. Si on pense pouvoir le faire, jamais on ne reprendra ensuite le train des réformes qui restent à faire. Le président de la République a su inculquer cette culture de la réforme depuis un an et demi. Les Français l'ont bien compris. Et il serait fou de ne pas tirer avantage de cette situation.
A titre plus personnel, je suggère d'accélérer la mise en oeuvre de plans qui existent déjà, tel le Plan numérique 2012, et des idées comme la dématérialisation de l'administration, et de faciliter l'accès pour les PME aux moyens de simulation numérique. Ce sont là aussi des enjeux de croissance.

LE JOURNAL DES FINANCES. La grande question du moment porte sur la « refondation du capitalisme ». Cette question chère à l'opinion publique vous paraît-elle importante en tant que chefs d'entreprise ? Si oui, comment refonde-t-on le capitalisme et son éthique ?

FRÉDÉRIC OUDÉA : La refondation du capitalisme, ou plutôt du fonctionnement et de la régulation des marchés financiers, est évidemment un sujet que l'on ne peut pas ignorer. Il faudra surmonter la difficulté des tendances antagonistes, avec d'un côté une nécessité d'harmonisation de la régulation au niveau international, et de l'autre le risque d'un retour à une certaine forme de nationalisme, les Etats voulant s'assurer de la maîtrise du système financier qui, en cas de crise, engage les finances publiques, et donc le contribuable.

MICHEL CICUREL : Quand j'entends parler de la refondation du capitalisme, je sors mon revolver. Surtout lorsqu'on parle de davantage de régulation. Il faut bien avoir en tête que les fautes les plus lourdes ont été commises par la SEC, ou par la Réserve fédérale, ou encore par la régulation comptable anglo-saxonne. Car l'erreur humaine n'est pas le monopole des acteurs privés. Et il vaut mieux une erreur au sein de la cabine de pilotage d'un avion qu'au coeur de la tour de contrôle d'un aéroport, ce qui entraîne des catastrophes innombrables.
Si, in fine, refonder le capitalisme revient à assurer la transparence des hedge funds, pourquoi pas ? Mais c'est une industrie qui fait le ménage chez elle, et d'ailleurs le système capitaliste s'est toujours refondé en permanence de lui-même.

HENRI DE CASTRIES : C'est intéressant, toutes ces déclarations sur la refondation du capitalisme. Je suis toujours un peu méfiant quand ces déclarations sont faites par des responsables publics qui n'ont pas réformé leur propre Etat. Cela étant, des changements profonds sont nécessaires. C'est plus la régulation que le capitalisme qu'il faut repenser. Et le meilleur moyen n'est pas d'empiler de nouveaux textes mais de réfléchir au mode d'application et de contrôle des valeurs et des principes fondamentaux. Montesquieu disait : « Les lois inutiles nuisent aux lois nécessaires. » Soyons pragmatiques. Commençons par progresser sur le chemin d'une supervision financière européenne vraiment intégrée.

THIERRY MORIN : Je ne crois pas au mythe de la régulation qui règle tous les problèmes et constitue un filet de sécurité. La seule sécurité qui vaille, c'est la responsabilité individuelle. Celle du chef d'entreprise, celle de l'administrateur, celle du client, celle de l'actionnaire. Prenez l'affaire Madoff. Bien sûr que Madoff est un escroc, mais ceux qui investissaient chez lui sans discernement ne sont-ils pas aussi coupables ?

SERGE WEINBERG : Le problème de la finance, c'est qu'elle est devenue en tant que telle une industrie colossale, avec de nouveaux pans comme la titrisation ou les hedge funds, qui n'existaient pas il y a vingt ans. Faut-il mieux réguler cette industrie ? Sans doute. Mais, heureusement, cela n'a rien à voir avec une pseudo-refondation du capitalisme.

HENRI LACHMANN : Pour moi, la question la plus importante reste celle du « court-termisme ». Comme Henri de Castries l'a très bien formulé : on ne mesure pas la performance d'un coureur de marathon tous les cent mètres. Or, actuellement, c'est ce qui se passe. Les dirigeants d'entreprise ont un problème dans leur rapport avec le temps. Ils doivent répondre aux attentes du marché tout en entretenant une stratégie à long terme. Et il existe en permanence cette tentation de maximiser le profit à court terme. C'est de cette maladie-là dont le capitalisme doit se guérir.

PATRICIA BARBIZET : Je crois que ce dont nous avons tous le plus besoin, ce n'est pas de nouveaux textes, d'une régulation plus poussée, mais d'un meilleur discernement dans leur application. Bien sûr, les règles du jeu capitaliste sont importantes. Mais elles doivent évoluer en permanence, comme le capitalisme lui-même évolue. C'est donc moins une question de refondation que d'adaptation.

MAURICE LÉVY : Reconnaissons tout de même qu'à l'heure de l'euro, d'une réponse européenne à la crise, de normes comptables communes, d'une Bourse paneuropéenne, il est assez incroyable que l'on n'ait pas réussi à mettre sur pied un régulateur européen. Il reste que nous, chefs d'entreprise, nous ne pouvons plus ignorer que l'opinion publique n'acceptera plus d'enrichissement sans cause. Cela signifie pour nous davantage de capacité de jugement, de sens de la responsabilité et de respect des codes de bonne conduite.
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