.

.
.

L'industrie chimique restera fortement sous pression au premier semestre

Des sous-secteurs offrent une certaine visibilité, mais la tendance dominante continuera dans le sens de la baisse des volumes
TABLE RONDE ANIMÉE PAR OLIVIA DERREUMAUX | JDF HEBDO | 24.01.2009 | Mise à jour : 11H00
Annulations de commandes, fermetures de sites, mises au chômage partiel, restructurations et profit warnings en série, les dernières semaines ont été très mouvementées pour un secteur de la chimie touché de plein fouet par le ralentissement de la conjoncture.
Le Journal des Finances a réuni des spécialistes pour faire le point sur l'étendue de la crise. Nos trois invités sont plutôt réservés sur le secteur.
LE JOURNAL DES FINANCES. Après les profit warnings de ces dernières semaines, peut-on encore avoir de mauvaises surprises ?
HERVÉ MANGIN (Gérant actions chez Axa IM) : La période des résultats peut nous apporter encore des mauvaises nouvelles. Les volumes de la chimie sont très corrélés au PNB. Or, on s'attend aujourd'hui à une récession assez dure. Je pense donc que l'on peut anticiper quatre, voire cinq trimestres de baisse des volumes. Et nous ne sommes qu'au deuxième ! Les principaux groupes ont déjà fait des avertissements sur résultats et la période reste difficile.
BASF a annoncé la couleur cette semaine, en expliquant qu'il n'avait pas constaté de reprise de la demande de produits chimiques depuis le début du mois de janvier. Après les annonces catastrophiques de fin d'année, on pouvait penser que la situation s'améliorerait mais on voit bien que ce n'est pas le cas.
Les clients de l'industrie chimique poursuivent leur déstockage et l'activité restera très probablement encore en berne pendant plusieurs mois.
OLIVIER BECKER (Analyste services industriels chez Oddo Midcap) : La période des résultats est très attendue car ce sera l'occasion pour les sociétés de se prononcer sur les perspectives pour les mois à venir. Il n'y aura cependant probablement pas de prévisions car l'ampleur du ralentissement est encore difficile à évaluer. L'arrêt brutal de l'activité laisse prévoir un quatrième trimestre très mauvais, mais je crois qu'il ne faut pas non plus extrapoler ce phénomène sur l'ensemble de l'année 2009 car les effets comme le déstockage et les annulations de commandes enregistrés au dernier trimestre sont ponctuels. On observera encore une baisse des volumes dans les six premiers mois de l'année, mais à partir du troisième trimestre un effet de base favorable devrait jouer. A côté de cela, un effet prix négatif viendra alourdir l'impact sur le chiffre d'affaires. Les groupes ont en effet bénéficié d'un bon pricing power jusqu'au troisième trimestre 2008. Mais avec la baisse du cours des matières premières, qui peut atteindre 50 %, ils vont devoir revenir sur ces hausses imposées à leurs clients.
Les acteurs qui bénéficient d'un leadership dans des activités de niches pourront limiter ce phénomène et préserver leurs marges mais ce sera loin d'être le cas pour tous les groupes.
JEAN-LOUIS CAULIER (Associé KPMG Audit) : Il est difficile d’apprécier l’incidence sur les marges des industriels du retournement du marché des matières premières observé depuis le milieu de l’été 2008 : la situation sera contrastée selon qu’une stratégie de couverture des achats aura été mise en place ou non et selon le décalage qui peut exister, à la hausse comme à la baisse, entre l’ajustement des prix de vente et la variation des coûts d’approvisionnement. l’industrie chimique peut s’adapter à différents niveaux de prix des matières premières, mais il lui est difficile de faire face à l’extrême volatilité des cours rencontrée en 2008.
LE JOURNAL DES FINANCES. Les mesures drastiques sont-elles suffisantes pour traverser la crise ?
OLIVIER BECKER : Les mesures d'ajustement annoncées par des grands comme BASF ou Rhodia leur permettront de faire face pendant un trimestre, voire deux. Mais nous sommes dans une situation où l'on prend conscience que le ralentissement se prolonge. Il n'est donc pas improbable qu'une deuxième vague d'annonces arrive, avec des plans plus sévères. C'est une tendance que l'on observe déjà de l'autre côté de l'Atlantique, où les contraintes sociales sont moins importantes. Dow Chemical a supprimé 11.000 postes et DuPont de Nemours 2.500.
Nous sommes face à des mesures de grande ampleur. Sur les capacités de restructuration, certains ont plus de marge de manoeuvre que d'autres.
Chez les français, Rhodia a achevé le gros de sa restructuration en 2006, alors qu'Arkema n'en est qu'aux deux tiers d'un plan très ambitieux. Il y a des économies substantielles de coûts qui lui donnent un matelas de sécurité plus important.
HERVÉ MANGIN : Ces nécessités de restructuration se font sentir même dans les secteurs les plus protégés. Par exemple, des groupes traditionnellement moins sensibles à la crise, comme les spécialistes des gaz industriels Air Liquide et Linde. Tous les deux ont engagé des mesures de réductions de coûts de 600 à 800 millions d'euros. Ce qui montre que peu de secteurs sortiront indemnes de la situation actuelle.
LE JOURNAL DES FINANCES. Quels sont les éléments de visibilité du secteur ?
JEAN-LOUIS CAULIER : Même si l'industrie chimique traverse une période très difficile, la perception qu'en ont les différents acteurs de l'économie en ce moment me semble excessivement alarmiste. Il y a bien un « choc » dû à la brutalité de la baisse de l'activité depuis octobre et novembre 2008. Mais nous ne sommes pas non plus dans une industrie condamnée ! Le secteur n'a pas attendu la crise pour se restructurer et des efforts de productivité importants ont été menés de façon continue depuis des années. Les grands groupes chimiques cotés en Bourse sont par ailleurs pour la plupart très transparents dans leur communication financière et annoncent chaque trimestre leurs niveaux de résultats de manière beaucoup plus détaillée que d'autres secteurs. En principe, c'est un facteur de visibilité, mais cela peut aussi avoir un « effet loupe » négatif en période de crise, dans la mesure où un mauvais trimestre peut conduire les observateurs du marché à corriger leurs perspectives de manière trop brutale. Cet effet pourra aussi jouer en sens inverse quand interviendra le rebond de l'activité.
Une autre raison d'espérer est la remontée du dollar : nous avons depuis quelques mois des taux de change euro-dollar beaucoup moins agressifs qu'en 2007-2008. Pour la chimie européenne, qui reste très exportatrice et dont la compétitivité avait été mise à mal par un euro trop fort, c'est un point positif.

HERVÉ MANGIN : Certains sous-segments de la chimie se caractérisent par leur résilience. Dans l'agrochimie, la visibilité à court terme est meilleure. Les groupes positionnés sur des secteurs de niches : les parfums, les arômes, les gaz industriels, qui sont des marchés très concentrés, devraient ainsi mieux s'en sortir. Je pense à Bayer, ou à Syngenta, qui profitent de la résilience du secteur de l'agrochimie dont la demande est peu élastique au prix des céréales. Bien sûr, les sociétés ayant des activités pharmaceutiques devraient aussi voir leurs résultats moins touchés. Et il n'y a pas vraiment d'inquiétude sur les gaz industriels. Leur spécificité
leur permet de bénéficier pendant deux ans de projets décidés en 2007.
OLIVIER BECKER : La situation reste très problématique pour tous les produits à destination de l'industrie de la construction et de l'automobile. En effet, JD Power prévoit un marché automobile européen en recul de 16 % en 2009 et Euroconstruct estime que le secteur du BTP devrait fléchir de 4,3 %. Cela influera encore très négativement sur les volumes du PVC, des polyamides ou encore des acryliques dans les prochains mois.
LE JOURNAL DES FINANCES. Des relais de croissance sont-ils envisageables ?
JEAN-LOUIS CAULIER : Je pense à la chimie verte, qui me semble être un secteur porteur, bien qu'il soit longtemps resté confidentiel.
Pour les groupes les plus innovants, il y a des opportunités liées à la maîtrise des émissions de gaz à effet de serre. Plus généralement, les efforts de R&D orientés sur des applications concrètes représentent les principaux relais de croissance à terme du secteur.
OLIVIER BECKER : Certains groupes, notamment les français, se sont effectivement positionnés sur le thème de la chimie verte. Ils ont développé des lignes de produits entrant dans la fabrication des panneaux photovoltaïques, des ampoules basse consommation ou des pots catalytiques. Ce sont des poches de résistance dans la chimie de spécialités. Elles devraient mieux résister et profiter de conditions politiques favorables. Les marchés émergents sont aussi des relais potentiels de croissance, même s'ils sont égalememnt affectés par un ralentissement marqué, notamment en Chine.
LE JOURNAL DES FINANCES. Comment les sociétés gèrent-elles les incertitudes sur les crédits carbone ?
OLIVIER BECKER : Cela concerne principalement Rhodia, qui a développé tout un pan de son activité autour de la gestion des crédits carbone octroyés dans le cadre du protocole de Kyoto. Il y a une certaine incertitude sur les mécanismes qui régiront la finance carbone à partir de 2013. La conférence climat de Copenhague, fin 2009 sera de ce point de vue déterminante. Au-delà de la pression baissière à court terme sur le prix des crédits de type CER, je pense que nous sommes dans une tendance de fond de renchérissement du droit à polluer, soutenue par les circonstances politiques.
LE JOURNAL DES FINANCES. La crise financière risque-t-elle d'accélérer la concentration du secteur ?
HERVÉ MANGIN : La situation boursière actuelle permet en effet des opérations intéressantes, comme le rachat par Rhodia de McIntyre Group.
De bonnes affaires peuvent être réalisées sur des niches extrêmement ciblées. Les opportunités de marchés sur des opérations de petite taille devraient continuer à se présenter dans les mois qui viennent. Cela permettra à certains groupes de se redéployer dans des activités à forte valeur ajoutée et donc de profiter d'un effet positif sur leurs marges. Cela pourrait accélérer un tournant stratégique intéressant pour ceux qui ont une structure financière solide. La situation reste toutefois très contrastée.
De grosses sociétés comme BASF ou Akzo Nobel souhaiteraient se désinvestir de certaines activités mais ne trouvent pas d'acheteurs. La situation financière de la plupart des sociétés ne permet pas la réalisation de grosses opérations.
JEAN-LOUIS CAULIER : Certaines grandes acquisitions annoncées il y a quelques mois sont en effet remises en cause en raison de leur prix ou de leur incidence sur l'endettement du groupe acquéreur. Je pense à Dow Chemical qui a des difficultés pour mener à bien l'acquisition de Rohm & Haas.
On peut aussi évoquer le dépôt de bilan de l'activité de LyondellBasell aux Etats-Unis, à la suite du rachat fin 2007 de Lyondell par Basell. Mais il y a des opportunités pour des acquisitions ciblées et rentables qui peuvent conduire à une plus grande concentration de certaines activités, telles que la chimie de spécialités.
OLIVIER BECKER : La structure financière des groupes sera déterminante. Certains pourront profiter de la crise pour faire des acquisitions à moindre coût, alors que la dégradation de la conjoncture mettra en évidence ou aggravera pour les autres des situations financières délicates.
LE JOURNAL DES FINANCES. Quels sont les critères d'investissement à privilégier ?
HERVÉ MANGIN : Sur le court terme, j'essaie de me concentrer sur les sociétés présentes dans des activités qui ne se portent pas trop mal, comme l'agrochimie. Syngenta, spécialiste de la protection des récoltes, devrait annoncer une croissance de ses résultats de plus de 30 % en 2008 et continuer sur une croissance à deux chiffres pour 2009 et 2010. Mais les investisseurs restent très sensibles aux annonces. Comme le news flow va très probablement rester négatif sur les six prochains mois, je pense qu'il faut encore attendre deux trimestres et une meilleure visibilité sur le carnet d'ordres avant de profiter d'un rebond sur la durée. Une fois qu'un redémarrage plus fort et durable de l'économie sera en marche, les valeurs chimiques vont clairement surperformer car la décote historique est de 30 à 40 %. Mais il faut être patient car il n'est pas improbable que les valorisations soient encore plus intéressantes dans six mois.
OLIVIER BECKER : Il faut regarder la solidité du bilan des entreprises, car les marges et les free cash flows vont être mis sous pression. Les réelles potentialités de restructuration sont aussi un élément clé. Et le portefeuille produits reste bien sûr un critère important, les activités plus résilientes que l'on a évoquées représentant un vrai atout pour affronter la crise. Le facteur psychologique reste aussi très présent. On se rend compte que toutes les mauvaises nouvelles ne sont pas forcément encore intégrées. Même si les profit warnings étaient pour la plupart prévisibles, les titres continuent de pâtir des annonces défavorables. Il y a donc une forme d'attentisme de la part des investisseurs.
Je pense qu'en ces périodes plus qu'incertaines il faut donc suivre de très près certains indicateurs avancés, comme la demande des marchés finaux ou les vrais effets des plans de relance à venir, avant de se repositionner.
.
.
.

Liens sponsorisés
    .
    .
    Acces aux archives (abonné)

    Consulter l'ensemble

    des archives du journal
    des Finances depuis 2004

    Choisir une année

    .
    .
    .
    .
.